La féminisation de Earth First!

La féminisation de Earth First!

Judi Bari (7 novembre 1949 – 2 mars 1997) était une écologiste et une dirigeante syndicale américaine, féministe, anarchiste, et la principale organisatrice des campagnes Earth First! contre l’exploitation forestière dans les anciennes forêts de séquoias de Californie du Nord dans les années 1980 et 1990. Elle a également organisé la campagne conjointe d’Earth First! et de l’IWW (Industrial Workers of the World), avec la volonté de rassembler les travailleurs de l’industrie du bois et les environnementalistes autour d’une cause commune, stratégie qui s’avéra payante.

Le 2 mars 1997, Judi Bari meurt d’un cancer du sein chez elle, près de Willits. Un service commémoratif en son honneur réunit environ 1 000 personnes.

Le texte qui suit, témoignage écrit de sa main, démontre toute l’importance de la place des femmes dans les luttes. Il a été traduit bénévolement par l’une de nos membres.

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Il est impossible de vivre dans la région des séquoias du nord de la Californie sans être profondément affecté.e par la destruction de cet écosystème, autrefois magnifique. Des kilomètres et des kilomètres de végétation rasée couvrent nos collines sanguinolentes. Des) forêts anciennes sont dépouillées pour rembourser des prêts d’entreprises à haut risque. Et des files de camions se succèdent le long de nos routes, se dirigeant vers les scieries avec des charges allant du séquoia vieux de 1000 ans, un tronc d’arbre remplissant un camion entier, à des arbres très jeunes de 15 cm de diamètre qui sont déchiquetés pour faire de la pâte à papier. Il reste moins de 5% des séquoias anciens (anciens séquoias) et cet écosystème disparaît encore plus vite que la forêt équatoriale, qui est plus connue.

Il n’est donc pas surprenant que moi, qui ai milité toute ma vie, je devienne écologiste. Ce qui est surprenant, c’est que moi, féministe, mère célibataire et ouvrière, je me sois retrouvée dans Earth First!, un groupe d’action directe « sans compromis » qui a la réputation d’être une bande d’écolos machos et buveurs de bière. J’étais loin de me douter qu’en combinant des attributs plus féminins que sont le collectivisme et la non-violence avec le cran et l’indignation de Earth First! nous allions déclencher un mouvement de masse. Et j’étais loin de me douter que je paierais ce succès en étant victime d’une attaque à la bombe et d’une tentative de meurtre, tout étant l’objet d’une campagne de haine et de misogynie.

J’ai été attirée par Earth First! parce qu’ils étaient les seuls prêts à opposer leurs corps aux bulldozers et tronçonneuses afin de sauver les arbres. Ils étaient aussi drôles, irrévérencieux, et ils jouaient de la musique. Mais c’est la philosophie de Earth First! qui m’a finalement séduite. Cette philosophie, connue sous le nom de biocentrisme ou d’écologie profonde, affirme que la Terre n’est pas seulement là pour la consommation humaine. Toutes les espèces ont le droit d’exister pour elles-mêmes, et les humains doivent apprendre à vivre en équilibre avec les besoins de la nature, au lieu d’essayer de modeler la nature pour qu’elle réponde aux besoins des humains.

Je ne vois pas de contradictions entre l’écologie profonde et l’écoféminisme. Mais Earth First! a été fondée par cinq hommes, et ses principaux porte-paroles sont tous des hommes. Comme dans tous les groupes de ce genre, ce sont toujours des femmes compétentes qui font le vrai travail en coulisses. Mais elles ont été invisibilisées par le personnage véhiculé par Earth First! : le « grand homme qui va dans la grande nature pour sauver les grands arbres ». J’étais de manière certaine opposée à cette idée. Pourtant, malgré cette image, la structure de Earth First! était décentralisée et non hiérarchique, de sorte que nous avions la marge de manœuvre nécessaire pour nous développer comme nous le souhaitions dans notre groupe local de Californie du Nord.

Earth First! est apparu dans le pays des séquoias vers 1986, lorsque l’entrepreneur Charles Hurwitz de Maxxam a racheté une entreprise locale de bois d’œuvre, puis a presque triplé la coupe de séquoias pour rembourser ses emprunts risqués. Earth First! protestait déjà depuis 1981 contre les problèmes liés aux terres publiques dans d’autres régions de l’Ouest, mais ce rachat fut un tel scandale qu’il poussa le groupe à participer à sa première campagne sur des terres « privées ».

Pendant des années, la stratégie de Earth First!, sous la direction des hommes, s’est basée sur des actes de bravoure individuels. Des « équipes d’action nomades » composées d’une dizaine de personnes se rendaient dans des régions reculées et s’enterraient dans des chemins d’exploitation forestière, s’enchaînaient à des équipements lourds ou occupaient les arbres. Il y avait certainement des femmes courageuses et pleines de principes qui s’engageaient dans ces actions. Et certaines de ces actions, notamment le blocus des Six Saphirs dans l’Oregon, comptaient même une majorité de femmes parmi les participant.e.s. Mais, dans l’ensemble, la plupart des personnes qui avaient la liberté de voyager et de prendre de tels risques étaient des hommes.

Je n’ai jamais essayé consciemment de changer Earth First!, j’ai juste appliqué mes propres valeurs et expériences à mon engagement. Je n’ai rien contre les actes de bravoure individuels. Mais le défaut de cette stratégie réside dans l’incapacité à s’engager dans une organisation communautaire à long terme. Il n’est pas possible que quelques individus isolés, aussi courageux soient-ils, puissent apporter le changement social massif nécessaire pour sauver la planète. Nous avons donc commencé à nous organiser avec la population locale, en planifiant nos blocages de l’exploitation forestière autour de questions qui bénéficiaient du soutien de la communauté locale. Nous avons également commencé à construire des alliances avec des travailleurs du bois progressistes, basées sur nos intérêts communs face aux grandes entreprises. (Au fil de nos victoires, de plus en plus de femmes et de personnes ayant des familles et des racines dans la communauté ont commencé à se faire appeler les « Earth Firsters » dans notre région.

Mais au fur et à mesure que notre exposition et notre influence se sont accrues, le recours à la violence pour nous réprimer a également augmenté. Et dans cette région rurale éloignée et dépendante du bois, il était facile de s’en tirer. Lors d’une manifestation, un bûcheron en colère a frappé si fort une femme non violente de 50 ans qu’elle s’est évanouie et que son nez a été cassé. Lors d’un autre incident, ma voiture a été emboutie, comme dans le cas de Karen Silkwood, par le même camion de bûcherons que nous avions bloqué moins de 24 heures auparavant. Ma voiture a été détruite et mes enfants, moi et les autres membres de Earth First! qui nous accompagnaient, avons fini à l’hôpital. Dans ces deux cas, comme dans d’autres incidents violents à notre encontre, la police locale a refusé d’arrêter, de poursuivre, ou même d’enquêter sur nos agresseurs.

Earth First! n’avait jamais initié de violence. Mais nous n’avions pas non plus associé publiquement notre mouvement à un code de non-violence manifeste (un code explicite de non-violence). Après tout, cela aurait été en contradiction avec l’image virile sur laquelle Earth First! a été fondée. Pourtant, je ne voyais pas comment nous aurions pu faire face à la situation de plus en plus instable sur le terrain sans déclarer et appliquer notre non-violence. Et, compte tenu du rythme auquel les arbres tombaient et de la puissance écrasante des entreprises du bois, je ne voyais pas comment nous aurions pu sauver la forêt avec seulement notre petite population rurale et le petit groupe de Earth First!.

Alors, en nous inspirant des leçons du mouvement des droits civiques, nous avons lancé un appel national pour que les Freedom Riders for the Forest viennent en Californie du Nord et s’engagent dans des actions de masse non violentes pour arrêter le massacre des séquoias. Nous avons appelé la campagne Redwood Summer et, lorsqu’il est devenu évident que nous parvenions à susciter l’intérêt national et à mettre en place l’infrastructure nécessaire pour faire face à l’afflux, le niveau de répression s’est de nouveau accru.

À l’approche du Redwood Summer, j’ai commencé à recevoir une série de menaces de mort de plus en plus effrayantes, évidemment rédigées pour servir les intérêts des compagnies forestières. La plus menaçante était une photo de moi jouant de la musique lors d’une manifestation, avec une lunette de visée de fusil placée sur mon visage accompagnée d’un ruban jaune (le symbole de l’industrie du bois). Lorsque j’ai demandé de l’aide à la police locale, ils m’ont dit « Nous n’avons pas les effectifs nécessaires pour enquêter. Si on vous retrouve morte, alors nous enquêterons ». Quand je me suis plainte au conseil de surveillance du comté, ils m’ont répondu : « C’est de ta faute, Judi. » Finalement, le 24 mai 1990, alors que je traversais Oakland en voiture pour une tournée de concerts pour la promotion du Redwood Summer, une bombe a explosé sous mon siège de voiture. Je me souviens de mes pensées lorsqu’elle m’a transpercée. Je me suis dit : « C’est ce que les hommes se font les uns aux autres pendant les guerres. »

La bombe était censée me tuer, et elle a failli y parvenir. Elle a brisé mon bassin et m’a laissée infirme à vie. Mon camarade, Darryl Cherney, qui était avec moi dans la voiture, a également été blessé, mais pas aussi gravement. Puis, pour ajouter au scandale, la police et le FBI sont arrivés en quelques minutes et nous ont arrêtés, Darryl et moi, en disant que c’était notre bombe et que nous la transportions en toute connaissance de cause. Pendant huit semaines, ils nous ont calomniés dans la presse, en essayant de nous dépeindre comme violents et en discréditant Redwood Summer, jusqu’à ce qu’ils soient finalement contraints d’abandonner les poursuites pour manque de preuves. Mais à ce jour, aucune enquête sérieuse sur l’attentat n’a été menée, et le poseur de bombe est toujours en liberté.

Il y avait déjà des indices qui montraient que l’attaque dont j’ai été victime était misogyne et politique. Par exemple, l’une des menaces de mort nous décrivait comme « des putes, des lesbiennes et des membres de l’Organisation Nationale pour les Femmes (N.O.W.) ». Mais peu après l’attentat, une lettre a été reçue qui n’a laissé aucun doute. Elle était signée par quelqu’un qui se faisait appeler le vengeur du Seigneur, et revendiquait l’attentat. Elle décrivait la bombe en détail et expliquait dans une prose glaciale pourquoi le vengeur du Seigneur voulait ma mort.

Ce n’était pas seulement mon « paganisme » et la défense de la forêt qui l’ont scandalisé. Le vengeur du Seigneur a également rappelé mon engagement dans la défense d’une clinique d’avortement que j’avais menée il y a des années : « J’ai vu les flammes de Satan jaillir de sa bouche, de ses yeux et de ses oreilles, prouvant à jamais que ce n’était pas une femme pieuse, une Ruth pleine d’obéissance pour procréer et multiplier les enfants d’Adam dans le monde entier comme le veut Dieu. Que la femme apprenne en silence et en toute soumission. Mais je ne permets pas à la femme d’enseigner, ni d’usurper l’autorité sur l’homme, mais d’être en silence (Timothée 2, 1 I) ».

D’autres documents misogynes appelant à la haine contre moi ont également été distribués alors que je gisais dévastée à l’hôpital. Le pire était celui du Club du Sahara, un groupe anti-environnemental qui a écrit dans son bulletin d’information : « BOMBARDEZ CET ENTREJAMBE ! Judi Bari, la limace chauve-souris de Earth First! qui s’est faite exploser jusqu’à mi-chemin de l’enfer alors qu’elle transportait une bombe dans sa Subaru, a tenu une conférence de presse à San Francisco. … Bari, qui s’est fait exploser l’entrejambe, ne pourra plus jamais se reproduire. Nous nous demandons qui ou quoi serait volontaire pour l’inséminer si elle avait toutes ses parties. Aux dernières nouvelles, Judi et ses amis boudaient et léchaient leurs blessures. »

Pendant ce temps, dans la forêt, Redwood Summer continuait sans moi. Avant l’explosion, j’étais l’une des rares femmes à avoir joué un rôle de premier plan dans l’initiative Earth First! Mais après l’attaque, ce sont les femmes qui se sont levées pour prendre ma place. Redwood Summer a marqué la féminisation de Earth First! avec les 3/4 de la tête du mouvement constitués de femmes. Nos précédentes actions dans la région de Redwood avaient attiré 150 participant.e.s tout au plus. Mais 3 000 personnes sont venues à Redwood Summer, bloquant les opérations d’exploitation forestière et défilant dans les villes dans des manifestations rappelant celles contre le racisme dans le Sud. Et malgré une tension et une provocation incroyables, et malgré la grave violence dont j’ai été victime, Earth First! a maintenu à la fois sa présence et sa non-violence tout au long de l’été.

Étant la première action menée par des femmes, Redwood Summer n’a jamais obtenu le respect qu’elle méritait de la part de la vieille garde de Earth First!. Mais elle a profondément affecté le mouvement dans la région de Redwood. Elle a attiré l’attention nationale et internationale sur le massacre des séquoias. Les arbres de la forêt de Headwaters, vieux de 2 000 ans, identifiés, nommés et mis en lumière par Earth First! sont maintenant préservés en grande partie grâce à nos actions. Nos positions de principe et de non violence lors du Redwood Summer nous ont valu le respect de nos communautés et nous ont permis de continuer le combat et de construire notre mouvement local. Et notre groupe Earth First! ici présent, récemment rebaptisé Ecotopia Earth First! est probablement le seul groupe véritablement paritaire dans lequel j’aie jamais travaillé, et qui est maintenant dirigé à parts égales par des femmes fortes et des hommes féministes.

Je crois que la raison pour laquelle j’ai été soumise à une violence aussi excessive n’était pas seulement ce que je disais, mais le fait qu’une femme le disait. J’ai récemment participé à un atelier au Tennessee sur la violence et le harcèlement dans le mouvement écologiste. Il y avait 32 personnes dans le groupe, venant de tout le pays. Tandis que chacun.e racontait son histoire, j’ai été frappée par le fait que les actes de violence les plus graves avaient tous été commis à l’encontre de femmes. Et bien sûr, ce n’est pas une surprise. Car c’est la haine du féminin, qui est la haine de la vie, qui a contribué à la destruction de la planète. Et c’est la force des femmes qui peut rétablir l’équilibre dont nous avons besoin pour survivre.

« Radical signifie simplement « Saisir les problèmes à la racine » – Angela Davis

Judi Bari.

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