Vivre sans téléphone portable

Vivre sans téléphone portable

Discours sur l’idolâtrie des machines qui accélère la destruction du monde

Oeuvre de Zdzislaw Beksinski

Par Sateleshan – Mars 2021 –

Correction par Ana Minski et Eric Legrand

Pour un nombre sans cesse grandissant de personnes, ce titre est provocateur car il contient une contradiction fondamentale : il ne leur est plus possible de vivre sans téléphone portable. Cet instrument technologique est devenu un appendice indissociable au même titre que des fonctionnalités corporelles, une véritable extension du corps, alors que son invention est récente (1) et n’a pas suivi les règles lentes de l’évolution darwinienne, mais celles bien plus immédiates des impératifs capitalistes (2).

Il ne cesse de se perfectionner d’un point de vue purement technique : miniaturisation, puissance des données transférées, vitesse de transmission, précision visuelle et auditive, écran tactile. Ses applications et fonctionnalités sont elles aussi de plus en plus nombreuses permettant d’accomplir une multitude de tâches professionnelles et personnelles, d’avoir l’impression d’un accès illimité à l’information, d’orienter une bonne part des rapports sociaux, de s’adonner à de nouvelles formes de divertissements dont l’addictivité induite devient un facteur supplémentaire d’aliénation.

Ce formatage d’un certain type de réalité mis en avant par les promoteurs du progressisme industriel et capitaliste écarte cependant tout ce qui ne correspond pas à leur vision mécaniste du monde.

Et pourtant même en restant au niveau de compréhension étriqué et limité des technocrates et des progressistes il conviendrait de s’interroger sur les enjeux de la généralisation des téléphones portables. Comme toutes les machines issues de la civilisation industrielle, celles-ci s’inscrivent dans un cycle productif qui n’a rien d’écologique. Chaque téléphone est un marqueur du fonctionnement industriel de notre société : extraction des matières premières, fabrication des composants et assemblage, processus de vente, durée d’usage, déchets, réseaux de propagation des informations par les ondes électromagnétiques.

  • Extraction des matières premières : montagnes éventrées par centaines par des engins conçus à cet effet, cratères béants d’où émerge une noria de colosses mécaniques, bassins creusés par milliers pour recevoir une mixtion de pierres réduites en poussière et de produits chimiques toxiques, multitude de routes bruyantes et mortelles pour la faune et la flore, bateaux titanesques sillonnant les mers en tous sens, explosion de la consommation de pétrole indispensable pour assurer le fonctionnement de toutes ces machines. L’extractivisme (3) s’auto-entretient et s’emballe : il lui faut arracher toujours davantage de matières premières afin de construire des machines et équipements destinés à extraire encore plus de matériaux, pour finalement créer des objets vendus à des foules disciplinées. Une boulimie qui avale et broie les terres fertiles, les forêts, les zones humides (ainsi que l’ensemble des êtres qui les habitent) et régurgite de vastes zones stériles et lépreuses.
  • Fabrication des composants et assemblage : une fois achevés les différents processus industriels de séparation, traitement, raffinage, et préparation, les matières premières sont transformées selon des procédés chimiques, métallurgiques, plastiques, etc. pour fabriquer des myriades de pièces. Celles-ci seront transportées, parfois sur de longues distances, vers des ateliers d’assemblage peuplés de chaînes de montage où interagissent indistinctement machines et travailleuses et travailleurs qui enchaînent les mêmes gestes en un ballet mécanisé au rythme frénétique mais soigneusement contrôlé par des petits chefs maltraitants et maltraités. Chacune de ces étapes nécessite à son tour énergie, transport, usines et par conséquent de nouvelles matières premières. Une bacchanale fiévreuse qui nécessite une grande diversité de cycles industriels ayant tous des modalités de fonctionnement similaires avant d’obtenir le produit fini, des milliards de téléphones. À  lui seul, un téléphone nécessite 70 kg de matières premières, sans qu’aucun des autres cycles de production qui intervient pourtant dans son élaboration, ne soit pris en considération (navires, camions, routes, usines sidérurgiques et chimiques, etc). (4)
  • Processus de vente : la société industrielle est inextricablement liée au capitalisme. Une production doit être performante et rentable, sous peine de disparaître. Vendre un produit mondialisé nécessite donc des circuits de distribution internationaux adaptés aux particularités de chaque pays, des campagnes de publicité montrant un objet infiniment désirable. Concernant la téléphonie, l’effort de vente doit bien entendu porter sur l’objet lui-même, mais il faut aussi glorifier ses multiples utilisations et/ou les rendre quasiment obligatoires, convaincre de souscrire des abonnements qui sont autant de rentes de situation à un public séduit à l’avance de son intérêt tellement essentiel qu’il devient un besoin primordial pour assurer son sentiment d’existence.
  • Durée d’usage : tout objet a une durée de vie limitée, et celle-ci dépend soit de sa durabilité matérielle (fragilisation, dégradation,  cessation d’une ou plusieurs fonctionnalités), soit d’une décision plus ou moins rationnelle du consommateur final. Pour une entreprise industrielle, mais aussi pour une économie libérale, il importe que les flux de production et de vente ne s’interrompent jamais. C’est ainsi qu’une grande partie des sciences est désormais asservie au capitalisme afin d’améliorer les performances technologiques, l’innovation ayant été découplée de la science pour être subordonnée à la rentabilité mercantile (5). Alors que durant les siècles précédant l’industrialisation, l’objectif prioritaire de la science avait été le besoin de connaissance, l’invention, le décryptage du fonctionnement du monde. (6). La recherche scientifique est désormais dirigée comme un programme d’accélération de la création et du renouvellement de produits technologiques, chaque nouvelle génération d’objets devant être plus compétitive et plus rentable. La puissance des téléphones portables progresse d’un facteur 10 tous les dix ans environ. Mais cela reste trop lent pour les industriels qui ont trouvé des solutions d’obsolescence grâce au foisonnement d’applications nouvelles incompatibles avec les anciens modèles (204 milliards de téléchargements d’applications en 2019), à des mises à jour logicielles qui excèdent les capacités techniques de base, à l’invention de nouvelles nécessités et désirs. Ainsi, les smartphones se sont substitués aux téléphones plus classiques. Le taux de renouvellement mondial moyen d’un téléphone est de 20 mois. 
  • Sort des déchets : L’ensemble des produits électriques et électroniques jetés durant la seule année 2019 représente 53,6 millions de tonnes de déchets, soit l’équivalent de 100.000 Airbus A380 ou encore 7,3 kg par habitant de la planète. Parmi ces produits, 720 millions de téléphones portables sont abandonnés chaque année dans le monde sur un total de 5,5 milliards d’utilisateurs et de 7,7 milliards d’abonnements (source : estimations pour 2019 de l’International Communication Union), soit 4,7 millions de tonnes de déchets.  Étrangement, aucune statistique publique n’est disponible au sujet de leur recyclage. On sait que 73% d’un téléphone portable est considéré comme recyclable, et la Fédération Française des Télécoms claironne presque fièrement que le taux de recyclage des téléphones mobiles en France est de 15%. Ce qui est complètement faux. Leur falsification chiffrée a été établie en comparant le nombre de téléphones vendus et le nombre de vieux téléphones collectés. La collecte et le recyclage sont cependant  des processus bien distincts, et la collecte n’implique pas nécessairement le recyclage. Le recyclage d’un téléphone peut s’effectuer de deux manières : soit par le reconditionnement, en remplaçant les pièces défectueuses par de nouvelles pièces ou par des éléments récupérés (phénomène bien connu de la cannibalisation). Soit en récupérant un maximum de matières premières (ce qui est techniquement complexe, et en réalité on ne récupère que les matières les plus chères et les plus faciles à prélever) qui serviront dans de nouvelles fabrications industrielles (pas nécessairement des téléphones). Or il y a très peu d’usines en France spécialisées dans l’un ou l’autre de ces procédés, ce qui fait qu’une grande partie des 15% de téléphones collectés sont en réalité exportés vers différents pays, africains ou asiatiques (7).

On ne peut donc plus parler de recyclage mais plutôt de bonne conscience néo-coloniale, puisque de nombreux téléphones comptabilisés comme recyclés terminent dans des décharges surplombées de nuages noirs chargés de produits toxiques aux odeurs nauséabondes de chimie et de plastiques, parcourues par des enfants aux pieds nus, affamés et sans autre avenir qu’un horizon de montagnes de déchets.

  • Réseaux de diffusion des informations : pour qu’un téléphone mobile soit en mesure d’assurer pleinement son rôle d’objet connecté à l’ensemble de son monde virtualisé, il doit recevoir et émettre des informations par l’intermédiaire de certaines ondes électromagnétiques. Le spectre visible n’est connu de la science physique occidentale qu’à partir du XVIIème siècle après que Helmut Newton ait montré que la lumière blanche pouvait être décomposée en couleurs. La découverte complète du spectre électromagnétique date de la fin du XIXème siècle, les ondes radio ayant été mises en évidence par les travaux de Heinrich Hertz en 1888. Les ondes électromagnétiques transportent de l’énergie et des informations. Plus elles sont courtes (ou plus leur fréquence est élevée) et plus dense est la quantité d’information numérique qu’elles peuvent contenir, mais plus leur distance de propagation est réduite. Pour une couverture géographique complète de réseaux téléphoniques à l’échelle mondiale, chaque opérateur doit donc installer une infrastructure cohérente de dizaines de milliers d’antennes, de répartiteurs, de transformateurs électriques, de data center, qui n’ont rien de virtuel. Inévitablement, les antennes et satellites de communication proviennent aussi d’un ensemble de cycles productifs (matières premières, usines, transports, bases de lancement, énergie) et font partie d’un ensemble plus vaste, d’une trame constituée d’autoroutes d’informations et de communications dans une perpétuelle course à la puissance.

La planète toute entière s’est retrouvée immergée dans un bouillonnement continuel d’ondes électromagnétiques utilisées à des fins industrielles, économiques, de surveillance, depuis une cinquantaine d’années, ce qui est des plus négligeables au regard de l’existence d’Homo sapiens. La tendance évolutive de la société humaine actuelle conduit à s’emparer de toutes les fréquences encore disponibles  pour leur conférer une fonction et une valeur économiques. Nul ne sait, et pire encore nul ne cherche à savoir quelles sont les conséquences sur plusieurs générations humaines de cette hyper sollicitation et de cette saturation énergétique des ondes électromagnétiques sur des organismes vivants qui se sont développés durant des millions d’années dans un environnement presque totalement exempt de cette démesure énergétique et de l’artificialisation des ondes.

N’importe quel habitant de cette planète passe en moyenne 3 heures et 40 minutes chaque jour devant son écran de téléphone, avec bien entendu des chiffres qui varient selon les pays et les classes d’âge (plus de 3 heures/jour en France pour 40% des 15-24 ans, moins d’une heure pour 60% des 50-65+ ans, à comparer avec la moyenne de 3 heures 36 minutes passées devant la télévision en France).

Ce qu’on appelle encore téléphone portable n’est plus vraiment un téléphone mais un instrument aux usages multiples, un couteau suisse électronique. Nous croyons dominer le temps et la matière en ouvrant avec une certaine délectation les cartons qui nous ont été livrés par des chauffeurs de camionnettes soumis à un rythme de travail pressant et stressant, après avoir sélectionné et acheté en quelques mouvements de doigts sur un petit écran rectangulaire les objets de notre choix provenant trop souvent d’entrepôts pléthoriques, démiurgiques, dirigés par des IA, question d’efficacité et de rentabilité. Nous abordons les sujets qui nous préoccupent ou nous intéressent en quelques secondes pour les oublier quelques minutes plus tard et passer à autre chose, les plus jeunes d’entre nous s’identifiant tellement aux informations ainsi accessibles qu’ils sont persuadés qu’il n’existe rien d’autre, que leur rectangle plastifié leur ouvre l’ensemble des connaissances et vérités humaines. La réalité tangible et l’illusion pixellisée interagissent inextricablement, ce qui  immanquablement ne peut que générer vérités alternatives, fake news, manipulations et autres miroirs déformants d’un cirque au sein duquel des communautés se constituent, s’agglutinent et adhèrent  aux théories les plus farfelues ou aux présentations faussées et infantilisantes des journaux télévisés et autres médias détenus par des milliardaires. L’appauvrissement évolutif induit par ce Pic de la Mirandole électronique n’est presque plus dicible puisqu’il n’apparaît qu’en creux. Quel est l’intérêt d’apprendre, d’écrire correctement, d’exprimer ses idées, ses ressentis, ses émotions avec subtilité et poésie ? Alors Roméo envoie un texto à Juliette en lui disant « Wesh, j’te kiffe bébé », et Shakespeare est enfermé quelque part dans une bibliothèque numérique aux millions de titres. Quel est l’intérêt de se cultiver, d’avoir intégré des connaissances, de se déplacer dans un musée, d’assister à un opéra sinon comme signe de reconnaissance clanique de ceux qui gravitent dans la sphère auto-déclarée comme « supérieure » ou « dirigeante » ? Ceux-là font croire aux « gens d’en bas », aux « sans dents » et autres sans-culottes qui ont par ailleurs été confinés par des lois d’exception destinées à durer le plus longtemps possible, que la culture leur est offerte par les applications musicales en MP3, les visites virtuelles de musées ou de lieux antiques en 3D, les débats sur Zoom, les vidéos d’ «influenceurs » souvent ignares et vulgaires dont le succès se calcule en pousses levés. L’émotion suscitée en présence directe d’une œuvre demeure plus que jamais l’apanage de l’élite, la plèbe approuvant avec reconnaissance la possibilité d’avoir l’impression de voir la Joconde en « distanciel » (mot nouveau de la novlangue connectée) sur format de 7 centimètres x 14 centimètres.

Nous croyons maîtriser notre vie quotidienne et notre environnement par l’intermédiaire de ce boîtier porté en permanence sur notre corps ou à proximité immédiate, et de fait cette société ne peut être viable qu’après le contrôle quasi-total des écosystèmes planétaires par une humanité persuadée d’être arrivée aux portes de l’Olympe. Nous croyons que cette machine nous confère indépendance et liberté car il nous est possible de correspondre au gré de nos envies et de nos besoins et quel que ce soit l’endroit où nous sommes, avec en prime une exigence d’instantanéité renforçant un ressenti individuel de toute puissance. En réalité le téléphone mobile est une régression infantilisante, pouvoir envoyer à tout moment un appel ou un texto est comparable au tout petit exigeant son biberon ou le sein, le contact étant davantage un impératif de la satisfaction du désir immédiat que l’on réponde à la sollicitation plutôt qu’une proposition d’échange. Cette infantilisation n’est d’ailleurs pas sans conséquences dans les rapports sociaux, qu’ils soient professionnels, personnels mais aussi politiques. Car simultanément nous devenons les serfs de cette machine impérieuse qui nous presse de répondre immédiatement à tout appel comme s’il s’agissait d’une convocation, son caractère tyrannique voire dictatorial s’insinuant ondulatoirement dans le fonctionnement de chaque individu. Les relations sociales et politiques se conjuguent dorénavant toujours davantage avec l’impératif et le péremptoire. En parallèle, nous opérons une translation qui nous fait perdre de vue l’instant présent, le rattachement au corps et à l’endroit où nous sommes pour reporter notre attention à distance vers notre interlocuteur ou avec un regard confisqué par les images qui nous sont transmises. Les personnes physiquement proches s’estompent dans un brouillard alors que le son et lumières de notre écran nous attire irrésistiblement vers un ailleurs chimérique.

Jusqu’à présent n’ont été décrites que certaines modalités qui ne relèvent que des utilisateurs, mais ceux-ci oublient trop souvent que les téléphones portables sont des instruments de pouvoir qui profitent à une minorité d’entreprises dont le gigantisme est proportionné aux bénéfices qu’elles en retirent. L’un des aspects de la confiscation du pouvoir à l’encontre des libertés des individus est la géolocalisation. Chaque téléphone est muni d’un système GPS permettant ainsi de localiser chaque utilisateur. Même s’il est encore réalisable de désactiver le GPS, ce qui est assez rarement effectué par indifférence (« on n’a rien à cacher »)(13) ou parce qu’alors il n’est plus possible d’accéder aux applications nécessitant des cartes de navigation, le positionnement individuel reste effectif grâce aux antennes-relais, aux bornes WIFI gratuites qui permettent de suivre le parcours de chacun dans un centre commercial, aux smarts grids (8) et autres small cells et  IoT (internet des objets) dont la généralisation prochaine est rendue inéluctable par le déploiement de la 5G. Une 5G dont nous célébrons la puissance comme une prouesse à même de répondre à des désirs dont nous ne percevons plus la futilité, l’incessante propagande  dont nous sommes bombardés ayant eu raison de nos facultés de discernement. Le contenu des conversations est espionné par de nombreux pays à l’aide d’algorithmes contenant notamment des listes de mots clés. Tous les réseaux télécoms sont capables d’intercepter les SMS et MMS et d’en examiner les métadonnées. Le destinataire de chaque appel est identifié, ainsi que la durée de l’appel, la fréquence des communications avec une même personne, l’heure de l’envoi. Chaque individu portant un téléphone est donc susceptible d’être surveillé, suivi, tracé à distance sans même qu’il ne s’en rende compte. La pandémie du covid-19 accentue davantage encore cette pression à l’encontre des libertés individuelles fondamentales par le traçage des « cas » et « cas contacts » dont la définition extrêmement large et imprécise confère à une surveillance globale. Les citoyens acceptent (et les plus conditionnés d’entre eux en font même la demande) une traçabilité, ainsi que c’est déjà la règle pour une pièce de viande, un yoghourt ou toute marchandise périssable. (9) L’accessibilité à certains lieux va être permise sous conditions, les garants de ce système de contrôle n’étant plus seulement les forces dites « de l’ordre » dont les tâches se recentreront plus facilement sur la répression des manifestations et délits d’opinions, notamment les oppositions politiques que l’on cherche à diaboliser et à enfermer dans des formulations binaires. Les nouveaux matons seront restaurateurs, hôteliers, barman, organisateurs de concerts, employés de musées, et rien n’empêche qu’ils soient boulangers, commerçants, conducteurs de bus ou de taxis. Ne seront autorisés à voyager, à entrer dans les lieux qui auront été déterminés, listés par les autorités, les seules personnes dont le QR code (pour Quick Response, un code barre en deux dimensions inventé en 1994 dont les téléphones portables sont les supports principaux) contiendra les informations prouvant leur conformité aux règles sanitaires. En Chine, le QR code est déjà largement utilisé comme moyen de paiement (un système qui pourrait être plus largement repris, les instances monétaires internationales cherchant à limiter voire à supprimer toute circulation d’argent liquide). En outre, lors du confinement, les QR codes ont été imposés dans certaines villes chinoises pour que les citoyens puissent entrer ou se voir refuser l’entrée selon leur couleur dans des immeubles, des administrations, des entreprises et usines, et même dans des résidences privées, permettant ainsi un contrôle total des allées et venues de chacun. De plus, ces QR codes sont aussi associés avec les omniprésentes caméras à reconnaissance faciale (10). L’actuel gouvernement français manifeste une attirance indéniable vers les solutions technologiques « à la chinoise », même s’il reste quelque peu freiné par son ancien positionnement de pays des droits de l’homme. Il est donc vraisemblable qu’il adoptera prochainement des mesures discriminatoires s’appuyant sur les QR codes et par conséquent sur les téléphones portables, avec en outre la forte tentation de pérenniser ces périmètres de bannissement. À n’en pas douter les réfractaires organiseront une société parallèle dont les prémisses existent déjà assez largement, leurs téléphones laissés dans un tiroir, se soustrayant aux drones et aux moyens de surveillance électroniques, une société souterraine rappelant les rencontres clandestines des premiers chrétiens dans les catacombes. 

Nous sommes au seuil d’une inversion structurelle, une parmi d’autres qui cependant toutes se rejoignent car elles participent de la même logique capitaliste adossée au productivisme et à l’organisation de la société industrielle (11). Le téléphone portable d’abord censé faciliter la vie de son titulaire, est en train de devenir un instrument sans lequel il devient impossible d’effectuer un nombre grandissant d’actions. La proposition technologique devient obligation. Les adorateurs des machines veulent faire disparaître la convivialité (c’est d’autant plus notable avec la crise du covid-19), le temps des bougies, les Amish. Seuls demeureront quelques rebelles, considérés avec amusement ou mépris comme des anachorètes ou des sous-humains, mais qui, eux, se considéreront comme des résistants face à la laideur d’une société d’automates dociles mise en place par cet aréopage de technocrates décadents.

En tant qu’instruments de pouvoir, les téléphones portables servent d’autres maîtres que leur apparent titulaire. Toutes nos connections, toutes nos recherches et curiosités, tous nos centres d’intérêts, tous nos achats sont enregistrés par les serveurs des opérateurs téléphoniques, par les cookies qui pistent les habitudes de navigation internet, par des entreprises commerciales avides d’informations. Ces centaines de milliards de minuscules renseignements sont voracement collectés et recoupés afin de dresser un profil de chaque utilisateur. L’intérêt de cette récolte pléthorique sans précédent dans l’histoire humaine est basé sur un constat simple : connaître une personne donne la possibilité d’agir sur son attitude. Les informations recueillies au jour le jour sur chaque individu permettent ainsi de modifier leur comportement sans contrainte, sans obligation ni coercition, mais en faisant intervenir différentes formes de suggestions. Des recherches ont été menées sur les biais cognitifs et leurs incidences notamment économiques pour déboucher sur une technique de manipulation concernant aussi bien les foules que les individus, appelée la théorie du nudge (ou paternalisme libéral). C’est ainsi que le nudge marketing s’intéresse à façonner les attirances des consommateurs afin de leur faire acheter un produit ou une gamme de produits (technologiques pour l’essentiel), pour orienter leur vote comme ce fut le cas pour le scandale de Cambridge Analytica lors de l’élection présidentielle américaine en 2016 (12), pour que chacun devienne un cobaye demandeur de vaccins ARN jusqu’alors jamais expérimentés sur l’homme, etc.  Le système de crédit social chinois se rapproche des biais d’incitation de la théorie du nudge, supplémentée par l’introduction d’orientations coercitives. La dictature numérique a des aspects ludiques, avec des gagnants et des perdants, les premiers ayant droit à la récompense d’une vie « normale » agrémentée de quelques points cadeaux supplémentaires, et la qualification de « bons » citoyens. Alors que l’on retire aux seconds de plus en plus de libertés selon leur classement, jusqu’à afficher sur la place publique leurs visages et leurs noms projetés un peu partout sur des écrans géants, un pilori social dont la technologie permet d’amplifier l’humiliation.     

L’utilisation du téléphone portable est donc loin d’être neutre, l’aspiration des informations personnelles permettant une irruption dans l’intimité, en instaurant un esclavage joyeux, une chaîne de galériens consuméristes. On pourrait objecter qu’il s’agit d’une stratégie « gagnant-gagnant », le propriétaire d’un téléphone portable bénéficiant de nombreux avantages fonctionnels, pendant que les opérateurs télécoms et autres exploitants de bases de données exercent une activité économique classique. C’est sans compter que ces entreprises deviennent des léviathans qui façonnent la société  et les humains à leur convenance. En tant que compagnies privées, elles possèdent un droit de censure illimité et souverain, ce qui donne lieu à des situations ubuesques et terrifiantes, où l’on peut avoir accès à des décapitations, des tortures sexuelles et autres scènes ignobles, alors qu’une œuvre d’art célèbre, une manifestation de contestation, des opinions politiques ou médicales sont arbitrairement supprimés sans l’intervention d’aucune instance régulatrice indépendante. Les modérateurs de contenu ayant l’avantage d’exister sont cependant souvent des sous-traitants de sous-traitants dont les employés sont souvent atteints de symptômes post-traumatiques en raison des images qu’ils sont payés à visionner chaque jour durant des heures.(13) La dystopie qu’est Orange Mécanique a été largement surpassée, puisque visionner des horreurs est devenu un métier.

On pourrait aussi soutenir que l’on n’a rien à cacher. Un argument non recevable (14), sauf si l’on accepte d’être une grenouille frémissante sur la table de dissection d’un laboratoire. Enfin, ces technologies sont des instruments d’apprentissage à la soumission. Il est évident que savoir et accepter qu’une surveillance aussi généralisée et absolue est simplement probable n’incite ni à la protestation ni à la révolte.

Certaines dystopies d’hier sont devenues des réalités ordinaires. Lorsque l’on se penche sur les dystopies d’aujourd’hui et aussi sur les préoccupations angoissées de nombreux scientifiques, les réalités de demain sont très souvent désertiques, stériles, mortes. Àcertains égards, notre société est devenue un mélange entre 1984 de George Orwell et Le Meilleur des Mondes d’Aldous Huxley, ces deux œuvres étant même dépassées sur certains points par plusieurs aspects de notre quotidien. L’évolution de la société industrielle et de la méga-machine (15) peuvent laisser penser que les humains ont déjà abdiqué une partie non négligeable de leur règne au profit des machines. Le téléphone de Matrix était fixe. Désormais, il est portable, intégrable dans des robots aux déplacements fluides dotés d’IA (intelligence artificielle) communiquant entre elles de manière indépendante. Pour le moment incapables de décider de se répliquer automatiquement, les machines ont encore besoin des humains, lesquels ont pris la décision de ravager la planète pour élaborer et construire toujours plus de machines. Le but premier assigné aux machines est de faciliter les tâches et le confort humain. Mais un basculement est très sérieusement envisageable, et prochainement. Certains humains pourront encore subsister, à condition d’intégrer en eux des interfaces mécaniques, le rêve bientôt réalisé des transhumanistes, l’ »homme augmenté » au prix de la vie biologique d’une planète. (16).

Cette logique évolutive de la société industrielle n’est pas inéluctable. Tous les moyens sont bons, sans exception, pour résister, pour combattre, pour détruire la méga-machine qui opprime l’ensemble du vivant. À commencer par se débarrasser de son téléphone portable ou au pire à le reléguer au fond d’un tiroir.

  1. https://fr.wikipedia.org/wiki/T%C3%A9l%C3%A9phone_mobile
  2. Le portable, gadget de destruction massive,par Pièces et Main d’œuvre (PMO), 2005.
  3. Extractivisme de Anna Bednik, éditions Le Passager Clandestin
  4. https://reporterre.net/La-folie-du-smartphone-un-poison-pour-la-planete
  5. L’invention de la science : la nouvelle religion de l’âge industriel de Guillaume Carnino. Seuil,2015.
  6. La Science Asservie de Annie Thébaud-Mony, éditions La Découverte.
  7. https://multinationales.org/Dechets-electroniques-l-envers-du
  8. https://www.thinksmartgrids.fr/wp-content/uploads/2020/07/Think-Smartgrids_Plan_de_relance_web.pdf
  9. La théorie du drône de Grégoire Chamayou, édtions La Fabrique, 2013.
  10. Passeport sanitaire, à la mode chinoise | Making-of (afp.com)
  11. La fabrication de l’ignorance. Documentaire.
  12. L’un des fondateurs de Cambridge Analytica fut le sinistre Steve Bannon, suprémaciste blanc, ancien président du site d’extrême droite Breitbart, ancien stratège de Donald Trump.  https://siecledigital.fr/2018/03/23/cambridge-analytica-tout-comprendre-sur-la-plus-grande-crise-de-lhistoire-de-facebook/
  13. https://www.theverge.com/2019/2/25/18229714/cognizant-facebook-content-moderator-interviews-trauma-working-conditions-arizona
  14. Documentaire dédié à l’acceptation de la surveillance à travers l’argument « je n’ai rien à cacher » https://www.youtube.com/watch?v=djbwzEIv7gE
  15.  Le Mythe de la Machine de Lewis Mumford, éditions de l’Encyclopédie des Nuisances, 2019. 
  16. On notera que plusieurs mouvements militants actuels cherchent à travers l’inclusivité à écarter la réalité de l’appartenance biologique naturelle pour lui substituer la suprématie  d’une causalité purement et définitivement sociale, élaborée et construite, la biologie elle-même devenant une technologie artificialisée et manipulée dans ses laboratoires par le démiurge suprémaciste humain.

 

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