Habitants de la Forêt : Vie et Mort au temps de la Révolution Verte.

Habitants de la Forêt : Vie et Mort au…

Habitants de la Forêt : Vie et Mort au temps de la Révolution Verte.

Cet article, publié à l’origine sur Resilience.org, décrit les dangers de la conception moderne et occidentale de la « nature sauvage intacte » et ses conséquences dramatiques pour les dernières cultures humaines qui habitent encore les forêts denses. Ces cultures, qui considèrent les forêts comme leur foyer depuis des millénaires, ne sont pas seulement menacées par les compagnies minières et forestières, mais aussi par les ONG « environnementales » modernes et leurs politiques visant à transformer les forêts en parcs nationaux dépourvus de toute présence humaine, incitant à l’expulsion de leurs habitants humains ancestraux.

L’image de la forêt vierge et sauvage est l’un des mythes les plus anciens qui s’est gravé dans l’esprit des hommes modernes.

Des arbres tordus, noueux et denses, accompagnés de fougères anciennes, des cerfs silencieux et des taches de rayons de soleil à travers les interstices de la canopée. Dans cette vision, aucun humain n’est présent, et c’est une caractéristique frappante de ce que nous entendons par « nature sauvage ». Nous avons décidé que l’humain ne faisait plus partie intégrante du monde sauvage. Malheureusement, ces idées ont des conséquences concrètes pour les personnes qui vivent encore dans les forêts tropicales et les zones boisées. Environ 1 000 cultures indigènes et tribales vivent dans les forêts du monde entier, soit une population de près de 50 millions de personnes, dont les Desana de Colombie, les Kuku-Yalanji d’Australie et les peuples pygmées d’Afrique centrale et du Congo. Cette histoire parle de ces peuples des forêts congolaises, de la façon dont leur mode de vie unique est menacé par ceux-là mêmes qui devraient les défendre et de la façon dont les forêts tropicales prospèrent lorsque les humains adoptent un mode de vie différent.

La République Démocratique du Congo est l’une des plus grandes tragédies de la modernité.

Presque personne ne sait que la « grande guerre africaine », menée entre 1998 et 2003, a fait 5,4 millions de morts et 2 millions de personnes déplacées. Rares sont ceux qui peuvent saisir la complexité ahurissante des groupes armés, des relations ethniques et politiques entre le Congo et le Rwanda ou l’ampleur du conflit, qui, à son apogée, a vu mourir 1000 civils par jour. Et pourtant, c’est aussi un pays d’une beauté stupéfiante, un sanctuaire qui abrite la plus grande diversité d’espèces d’Afrique. Il abrite le gorille de montagne, le bonobo, le rhinocéros blanc, l’éléphant de forêt et l’okapi. Environ 60% du pays est recouvert de forêts, dont une grande partie est menacée par l’exploitation forestière et l’expansion de l’agriculture de subsistance. Les Pygmées congolais vivent ici depuis l’âge de pierre, héritiers d’un mode de vie vieux de plus de 100 000 ans. Une remarque sur la dénomination : le terme Pygmée est considéré par certains comme offensant et les différents peuples regroupés sous ce titre préfèrent s’appeler par leur identité ethnique. Il s’agit des Aka, des Baka, des Twa et des Mbuti. Les pygmées congolais sont regroupés sous le nom de Mbuti – les Asua, les Efe et les Sua. D’une manière générale, tous ces peuples font référence aux populations d’Afrique Centrale qui ont hérité d’adaptations physiques à la vie dans la forêt tropicale, notamment une taille et une stature réduites.

Le peuple Mbuti est un peuple de chasseurs, de trappeurs et de cueilleurs, utilisant des filets et des arcs pour chasser et attraper les animaux de la forêt. Ils récoltent des centaines de sortes de plantes, d’écorces, de fruits et de racines et sont particulièrement obsédés par l’idée de grimper aux arbres pour trouver du miel sauvage, sans se soucier des piqûres des abeilles. À bien des égards, ils offrent l’image idyllique et antédiluvienne de chasseurs-cueilleurs insouciants, ne dépensant que l’énergie nécessaire pour trouver de la nourriture et construire des abris, préférant passer leur vie à danser, à rire et à perfectionner leur ancienne tradition musicale polyphonique. Bien sûr, il s’agit d’une vision édénique et la réalité de leur vie est bien plus complexe et bien plus tragique, mais il convient de souligner le rôle environnemental clé qu’ils jouent en tant que gardiens et habitants des forêts. Les Mbuti sont présents dans les forêts congolaises depuis des dizaines de millénaires, vivant dans les limites de la capacité de charge de la terre et développant des systèmes sophistiqués de connaissances écologiques, fondés sur leur familiarité intime avec les rythmes et les changements de la faune et de la flore. Alors que d’autres groupes de chasseurs-cueilleurs se nourrissent de grands troupeaux de mammifères, les Mbuti peuvent vivre aux côtés des éléphants, des rhinocéros et des okapis sans en réduire le nombre.

Malgré cela, les Mbuti ainsi que d’autres peuples pygmées ont été attaqués et expulsés de leurs forêts pendant des décennies.

Dans les années 1980, le gouvernement congolais a vendu de vastes zones de la forêt de Kahuzi Biega à des sociétés d’exploitation forestière et minière, ce qui a entraîné le départ forcé des Batwa et les a plongés dans la pauvreté. Aujourd’hui encore, nombre de leurs descendants vivent dans des bidonvilles au bord des routes, se voyant refuser les aides de l’État, les soins de santé et même le droit de travailler. Nombre d’entre eux ont depuis regagné les forêts. Aux côtés des sociétés d’exploitation minière et forestière, des organisations caritatives de protection de la nature ont ciblé les Baka pour les expulser. En particulier, le World Wildlife Fund (WWF) a fait pression pour convertir le Messok Dja, une zone de forêt tropicale particulièrement riche en biodiversité dans la République du Congo, en un parc national, sans présence humaine. Cette action agressive de nettoyage est ancrée dans l’idée qu’une zone « sauvage » ne devrait pas contenir d’humains, transformant ainsi les habitants originaux des forêts en intrus, en envahisseurs et en spoliateurs de la « Nature ». L’organisation caritative Survival, qui se consacre aux droits des populations indigènes et tribales, a fait campagne pour que le WWF mette fin à ses activités. Survival a notamment réussi à documenter de nombreux abus commis par les gardes forestiers, dont les activités sont financées par le WWF et d’autres organismes :

« En dépit du fait que Messok Dja n’est même pas encore officiellement un parc national, les gardes forestiers ont déjà semé la terreur parmi les Baka de la région. Les rangers ont volé les biens des Baka, brûlé leurs campements et leurs vêtements et les ont même frappés et torturés. Si les Baka sont surpris en train de chasser de petits animaux pour nourrir leurs familles, ils sont arrêtés et battus ».

En dehors de la forêt, les Baka et les autres peuples pygmées sont confrontés à une hostilité et une discrimination généralisées de la part de la population Bantu majoritaire.

Beaucoup sont réduits en esclavage, parfois pendant des générations, et sont considérés comme des animaux de compagnie ou des animaux de la forêt. La situation n’est pas meilleure en République Démocratique du Congo (RDC), où les cycles de violence sans fin ont donné lieu aux abus les plus choquants à l’encontre des populations Mbuti. Même dans les zones les plus paisibles, les gardes forestiers harcèlent et maltraitent régulièrement les chasseurs et les villageois Mbuti, coupant illégalement des arbres pour en faire du charbon de bois ou abattant des animaux pour leur viande. Dans certains endroits, les Batwa ont formé des milices, seulement armées de haches et des flèches, pour se défendre contre les raids esclavagistes des Luba.

Les pires événements de ces dernières années pour le peuple Mbuti ont commencé pendant le génocide rwandais, où les paramilitaires Hutu Interahamwe ont assassiné plus de 10 000 Pygmées et en ont chassé 10 000 autres du pays, dont beaucoup se sont réfugiés dans les forêts de la RDC. Plus tard, entre 2002 et 2003, une campagne d’extermination systématique a été menée contre les Bambutis de la province du Nord-Kivu en RDC. Le Mouvement de Libération du Congo s’est lancé dans une mission, baptisée « Effacer le tableau », qui l’a amené à tuer plus de 60 000 Pygmées. Cette opération était en partie motivée par la croyance que les Bambutis étaient des sous-hommes, dont la chair possédait des pouvoirs magiques permettant de guérir le sida ainsi que d’autres maladies. De nombreuses victimes ont également été tuées, vendues et consommées comme viande de brousse. Le cannibalisme à l’encontre des Pygmées a été signalé tout au long des guerres civiles congolaises, presque toutes les parties s’étant livrées à cet acte.

Sans surprise, sous ces pressions, les Mbuti et d’autres groupes ont été déplacés, séparés et dispersés dans toute l’Afrique Centrale. Cela a toujours été l’intention de ces opérations, car la région du Congo n’est pas une zone isolée du monde moderne, mais une partie intégrante de l’économie matérielle de la modernité. L’Afrique Centrale en particulier est dotée d’une abondance de métaux et de minéraux précieux et essentiels, notamment l’étain, le cuivre, l’or, le tantale, les diamants, le lithium et, surtout, plus de 70 % du cobalt mondial. La forte progression des véhicules électriques (VE) dans l’UE et aux États-Unis a fait exploser les prix des composants des batteries. Le cobalt, en particulier, a atteint les 100 000 dollars la tonne en 2018. Le tantale est également très prisé, car c’est un élément crucial pour presque toute l’électronique de pointe, et on le trouve dans un minerai naturel appelé coltan. Le coltan est devenu synonyme d’esclavage, de travail des enfants, de conditions minières dangereuses et de violence. Presque tous les belligérants des conflits en RDC ont été impliqués dans l’extraction illégale et la contrebande de coltan sur le marché mondial, y compris l’armée rwandaise, qui a créé une société écran pour traiter le minerai obtenu de l’autre côté de la frontière. Les mineurs, éloignés des sources de nourriture, se tournent vers la viande de brousse, notamment les grands primates comme les gorilles. On estime que 3 à 5 millions de tonnes de viande de brousse sont prélevées chaque année en RDC, ce qui souligne le rôle central de la consommation électronique moderne sur les écosystèmes les plus fragiles. Dans ce mélange toxique de seigneurs de guerre, d’extraction de minerais, d’exploitation forestière, de chasse à la viande de brousse et de génocide, le peuple Mbuti a lutté pour maintenir son mode de vie. Leurs femmes et leurs enfants finissent par piler des morceaux de minerai, respirer des poussières de métal, ils finissent comme prostitués et esclaves, survivant en marge d’une société déjà désespérée.

Dans la mythologie Mbuti, leur panthéon de dieux est directement lié à la vie de la forêt tropicale.

Le dieu Tore est le maître des animaux et les fournit au peuple. Il se cache dans les arcs-en-ciel ou les tempêtes et apparaît parfois sous la forme d’un léopard aux jeunes hommes qui subissent des rites d’initiation au plus profond de la forêt. Le dieu de la chasse est Khonvoum, qui manie un arc fait de deux serpents et veille à ce que le soleil se lève chaque matin. D’autres animaux apparaissent comme des messagers, comme le caméléon ou le nain qui se déguise en reptile. Ce sont les croyances culturelles d’un peuple devenu humain dans la forêt tropicale, adapté jusque dans ses os à ses rythmes et à ses saisons. Ils font partie de cet écosystème, au même titre que le gorille ou l’hylochère. Leurs tabous reconnaissent le mal qu’il y a à chasser dans les zones de mise bas d’un animal, ou l’importance de ne jamais placer de pièges près d’une eau douce. Les enfreindre entraîne un ostracisme métaphysique appelé « muzombo », une sorte de mort spirituelle qui s’accompagne parfois d’un exil physique du village. Pour autant que leur voix ait compté sous le déluge d’horreur que la modernité a déversé sur eux, ils veulent qu’on les laisse tranquilles, qu’ils puissent chasser et pêcher dans leurs forêts, vivre près de leurs ancêtres et élever leurs enfants dans la paix et la sécurité.

L’expansion du « Green New Deal » et l’essor des technologies industrielles « renouvelables » pourraient sonner le glas de ce peuple archaïque et pacifique.

Ne vous y trompez pas, ces technologies vertes – véhicules électriques, éoliennes, batteries solaires – détruisent activement les derniers bastions de biodiversité de la planète. Les plans d’avenir pour la RDC prévoient de vastes barrages hydroélectriques et une agriculture intensive, dépouillant les derniers refuges de la planète. Aujourd’hui, plus que jamais, les Mbuti et les autres peuples pygmées ont besoin de notre solidarité, un acte qui peut être aussi simple que de ne pas acheter le prochain iPhone.

Note de la rédaction sur la dernière phrase de cet article par ailleurs bien écrit : Les choix personnels de consommation ne sont pas un moyen d’action politique et ne sauveront pas la planète. Si vous n’achetez pas le prochain iPhone, quelqu’un d’autre le fera. Il faut mettre un terme à l’ensemble du système d’exploitation industrielle mondialisée qui rend les iPhones possibles en premier lieu.

Traduction : DGR France

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