Les zizis sous clôture…

Les zizis sous clôture…

Nous sommes campés sur ces défaites et nous ne pouvons renoncer à aucune d’entre elles, car de chacune nous tirons une part de notre force et de notre lucidité.

Rosa Luxemburg

Les hommes ont peur que les femmes se moquent d’eux. Les femmes ont peur
que les hommes les tuent.

Margaret Atwood

Dans une société policée, civilisée, aliénée, où la majorité de la population est éduquée en vue de se soumettre, d’éviter et de fuir les conflits, l’hypocrisie, l’obséquiosité, la flatterie sont de mise. D’autant plus à ce stade du capitalisme qui tire profit de la psychologisation des sentiments empathiques pour s’aliéner les consommateurs. C’est pourquoi nommer les choses par leur nom, sans tourner autour du pot, est perçu par beaucoup comme une agression.

Pour illustrer notre propos prenons tout d’abord l’exemple du féminisme. La domination masculine est la domination d’un corps spécifique sur d’autres, ce corps se caractérise par des attributs sexuels précis : le pénis et les couilles. Lorsque des féministes critiquent l’idéologie du phallus dressé, beaucoup d’hommes se sentent immédiatement agressés, attaqués et blessés dans leur intégrité. Pourtant, certains hommes comprennent parfaitement que la déconstruction masculine ne peut faire abstraction de cette réalité biologique – un pénis qui bande – idéalisé par une culture guerrière. Ces hommes qui comprennent qu’il est question d’idéologie, de fantasme, de mythe fondateur, ne sont pas castrés, beaucoup sont hétérosexuels et vivent une sexualité pleine et joyeuse. Ce qui prouve qu’il est inutile, voire ridicule, de craindre une disparition des zizis, les mots ne sont pas des ciseaux, des tenailles ou des vagins dentés. Les hommes ont par ailleurs suffisamment mal écrit sur nous, sur nos corps, sur nos utérus, sur nos seins, sur nos vulves, sur nos capacités physiques, intellectuelles, morales, pour accepter enfin de faire profil bas et ruminer en silence leurs erreurs. D’autant que cette société masculine, qui ne valorise les qualités féminines que pour mieux les exploiter, est un désastre. C’est elle qui castre, stérilise, soumet, dépossède, exproprie et aliène. Nous ne pouvons que conseiller aux hommes d’apprendre l’humilité, le silence, la compassion, la cuisine et le tricot.

En ce qui concerne la « pureté des radicaux », rappelons tout d’abord que la pureté en terre technocratique n’existe pas. Cette accusation de « pureté » est hostile à ceux qui refusent toute accointance avec la marchandisation et la spectacularisation des luttes. D’autre part, comme le prouve l’expérience acquise au cours de l’histoire, certaines alliances nous sont fatales. Tout comme la loi du nombre, de la masse, de la popularité qui pousse à considérer l’autre non comme un égal mais comme un enfant à éduquer, et qui recommande, sous couvert d’éducation populaire, une mise en spectacle de nos vies, ce qui n’est en vérité qu’une marchandisation de nos corps qui émousse l’esprit critique et gonfle l’égo. Il en est de même de ceux qui pensent que tout bon argument est bon à prendre chez l’ennemi, comme si les radicaux manquaient de théoriciens ou d’arguments, comme si l’ennemi n’avait pas déjà suffisamment colonisé nos espaces d’expressions et nos esprits.

Il est remarquable que cette expression « la pureté des radicaux » soit essentiellement employée par ceux qui désirent justifier des actes qu’ils considèrent eux-mêmes comme non radicaux, sans que les radicaux eux-mêmes aient le temps d’en juger, de désapprouver ou de simplement l’ignorer. Pris d’une inquiétude morale, ils s’empressent de dénoncer et de décrédibiliser la soi-disant pureté radicale pour déradicaliser tous ceux qui refusent, stratégiquement, d’accepter des alliances dont l’impact sur nos corps et nos esprits risque fort d’être nocif. Certains nous disent qu’ils acceptent ces alliances par inquiétude stratégique, dans ce cas-là qu’ils cessent de critiquer la « pureté des radicaux » pour critiquer et attaquer le système technocratique. La diversité des tactiques c’est aussi accepter une stratégie radicale.

Les guerres horizontales ne naissent pas de la critique des idées, de la nécessité de dire explicitement et sans langue de bois ce qui est à la racine des différentes oppressions, mais de la confusion entre hostilité et franchise, entre hostilité et colère.

Bien plus que la pureté, être radical c’est défendre d’autres valeurs humaines que celles valorisées lors de nos précédentes défaites. Pour mener à bien une lutte, il est donc important de prêter attention et compréhension aux émotions et aux sentiments d’autrui, de se méfier du virilisme guerrier et de refuser la reproduction de l’asymétrie des genres : les hommes combatifs et les femmes douces, les hommes protecteurs et les femmes séductrices, les hommes intelligents et les femmes idiotes. Ces principes ne sont pas une naïve bienveillance ou un dangereux laxisme, ils ne sont pas non plus une stupide obéissance à un parti ou à un groupe, ils sont indispensables pour préserver nos qualités humaines chaque jour mises en danger par le monde-machine dans lequel nous baignons.

Lors d’un conflit entre proches, ménager celui qui exprime sa souffrance n’est pas prendre parti, ce n’est pas non plus ménager la chèvre et le chou, c’est tout simplement prendre en considération ce qu’aucune machine, aucun robot, n’est capable de faire : appréhender et prendre en compte la complexité de la vie émotionnelle d’un individu. Comme l’écrit Mumford au sujet de l’humain post-historique, un esprit indigent est « seulement capable de surveiller sur un écran de contrôle des réalités confinées, isolées de la complexité de la vie organique. » Cette indigence s’exprime alors par des comptes d’apothicaires, des rodomontades, une froide rationalité ou une sensiblerie narcissique et théâtralisée. Elle ne permet pas de désamorcer le conflit, au contraire, elle divise dangereusement. Malheureusement, à l’heure de la communication virtuelle et instantanée le temps de la réflexion est trop souvent négligé.

La fierté, l’orgueil, le narcissisme, la négation de la sensibilité d’autrui, le refus de reconnaître ses torts, l’impossibilité d’une remise en question sont au cœur des guerres horizontales, responsables de trahison et de faiblesse morale et à la source du fantasme de l’homme post-historique qui se croit omniscient et omnipotent, à l’abri de toute erreur inhérente aux sentiments humains. Celui qui s’enferme dans son orgueil n’est plus apte à comprendre ce qui lui est dit, homme-machine vide et clos il ne sait plus que tourner sur lui-même la tête dans son nombril. Aucune réconciliation n’est alors possible.

À l’heure où les espèces disparaissent par centaines, où les exactions, tortures et guerres tuent par milliers humains et non-humains, où les sols sont engloutis par le béton, où l’eau est vampirisée, l’air asphyxié, où les enfants et les femmes subissent les pires violences virilistes, devons-nous vraiment perdre notre temps à nous inquiéter de l’orgueil des hommes ?

Ceux qui veulent être nos alliés savent bien qu’il est dangereux de négliger, mépriser, museler les sentiments, parce que ce que nous avons de plus important à perdre est notre humanité, c’est-à-dire, cette part fragile, incalculable, libre et hautement émotive que le monde-machine rêve d’écraser. Sans elle nous ne pourrons lutter contre l’esprit indigent de l’intelligence mécanique et dépersonnalisée. Enfin, nier ou mépriser notre part émotive c’est prendre le risque d’être incapable de la gérer ou de la reconnaître quand elle nous submerge.

Ana Minski

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